Anick-Marie Bouchard

Anick-Marie

Globe-stoppeuse // Auteur de guides de voyage

Née sur un petit archipel idyllique du golfe Saint-Laurent, Anick-Marie obtient d’abord un diplôme en environnement et sécurité industriels, mais change ensuite sans cesse de discipline. Adoptant un mode de vie « nomade », elle va au Pérou faire du bénévolat, découvre le Wwoofing, fait du stop longue distance par -20°C, dort sous les étoiles… Mieux connue désormais sous le pseudonyme Globestoppeuse, elle collabore a plusieurs sites web de voyage et publie ses chroniques sur son blog. Son prochain projet : la première édition du rallye vélo solaire The Sun Trip, de France au Kazakhstan, où elle sera SunTrotteuse.

Biographie

La Bible du grand voyageur (Lonely Planet, 2012)
Guide Québec (Lonely Planet, 2013)

 

 Son questionnaire de Proust voyageur

          Portrait…

 

L’adjectif qui peint le monde ?
Multicolore

Un joli mot d’un dialecte lointain ?
Aakuluk ! (un « je t’adore » amical en inuktitut)

Un son qui vous plait, dans un pays que vous aimez ?
La radio des camions turcs qui crache de la musique arabesk trois décibels trop fort

 

          Questions pratiques…

Où est le bout du monde ?
Juste ici, regarde…

Vers quoi voyagez-vous ?
J’ai déjà suffisamment de difficulté à comprendre ce à travers quoi je voyage, je préfère me concentrer sur cet instant qui peut tant m’apprendre. Je voyage vers la mort, comme des milliards d’êtres nu-mains, et des décilliards d’êtres vivants.

La Terre est-elle bien ronde ?
Non, elle est patatoïde. C’est prouvé.

Un serpent vous mord ! Que faites-vous ?
Je le regarde s’éloigner et tente de noter sa taille, sa couleur. Je lave rapidement la plaie à l’eau, si possible au savon. Je prends mon téléphone et puis… Ah non, je n’ai pas de téléphone, c’est vrai. Alors je prends une grande respiration, ça aide, puis deuxième, une troisième, aussi souvent que nécessaire, jusqu’à ce que je puisse respirer sans réfléchir, comme un enfant. Puis, je fais une petite prière, ça ne peut pas nuire : « Merci, chosebine en haut qui n’existe que quand ça m’arrange, pour cette belle vie que j’ai vécue en faisant à ma tête plus souvent qu’autrement. Malgré tes conseils, j’ai beaucoup baisé, ne me suis pas mariée, n’ai pas procréé mais je t’assure que j’ai ensemencé la terre de belles idées et de poussières de rêves. » Bon, après ce petit instant dramatique, je me rappelle que la plupart des serpents ne sont pas venimeux, que le venin est rarement toxique et je cherche des secours, en me rendant au dispensaire le plus proche.

 

          Réflexions plus poussées…

Quelle découverte fit naître en vous l’envie d’ailleurs ?
J’étais déjà en France, à Montpellier, en échange Érasmus. Je croyais à l’époque que c’était MA chance à saisir de voyager avant d’intégrer une vie « normale ». Je m’étais amourachée d’un toulonnais et nous passions beaucoup de temps dans la cité U. Il aimait regarder la télé, moi non, mais à force de l’entendre résonner dans les dix mètres carrés, j’ai réalisé un truc : ici, on parlait de politique comme au Canada les gens se plaignent de la météo. Et j’ai craqué. Je me suis ruée vers un kiosque à journaux et j’ai acheté le journal qui me semblait le plus sérieux, que je connaissais de réputation déjà depuis longtemps : Le Monde Diplomatique. Je me suis assise dans un parc, et j’ai surligné tous les mots que je ne comprenais pas, ou dont je ne saisissais que vaguement le sens. Après quelques articles, mon exemplaire tacheté de jaune me criait de mieux comprendre le monde. Je suis rentrée à ma chambre et j’ai pris la décision d’abandonner mes études de biophysique pour entreprendre Sciences Po, à Montréal, en Études Internationales. Je n’ai jamais fini cette formation, comme tant d’autres entreprises. Cet épisode fut néanmoins déterminant, les balbutiements d’un nomadisme, tant en pensée qu’en corporalité.

Et quel est le voyage qui fit de vous ce voyageur ?
Pendant les vacances d’hiver, j’ai fait un pèlerinage à Digne-les-Bains, où je me suis plongée dans l’univers de l’écrivaine Alexandra David-Néel. Au gîte d’étape, je rencontre une femme seule, une institutrice d’un certain âge dont le nom m’échappe et qui est toujours pour moi depuis Madame Népal. « Vous êtes seule ? », lui demandais-je. « Bien sûr ! », me dit-elle avec un sourire candide. « Moi aussi ! », lui répondis-je joyeusement. J’étais surprise qu’elle voyage seule, et je n’avais pas réalisé que je l’étais. Nous avons discuté doucement, le flux de nos échanges alimentait le ruisseau de ma Wanderlust. « L’Inde, un jour, tout le monde m’y voit, mais pas maintenant. Chaque endroit en son temps. » Randonner seule dans les montagnes des Alpes de Haute-Provence. Avoir le temps, avoir l’espace. La correspondance avec Madame Népal se fit par lettres pendant plusieurs années, jusqu’au jour où elle prit sa retraite, fit ses valise et partit s’installer pour de bon, seule, au Népal. Ce voyage m’a fait m’incliner devant la franche arrogance d’Alexandra, la bouddhiste, et retracer sa vie d’aventurière dans les mots de Joëlle Désirée-Marchand. Au point culminant voisin, juste au-dessus du village, j’ai regardé les gens nichés entre les reins du monde, j’ai marché sur un cactus. J’ai pensé à mon guide de voyage qui disait : « Il est imprudent de s’aventurer seul en montagne. »
Et à ce moment, j’ai déserté.

Est-il un paysage qui vous ressemble en ce moment ?
Un champ de fleurs sauvages, colorées, rebelles, éclatantes, et voué à la mornitude annuellement. Heureusement, au gré du vent, il s’aime et ressème !

Sauriez-vous comment, à tout moment, être en « état de voyage » permanent ?
Dites-moi, chère amie, pourquoi cette phrase est-elle au conditionnel ?

Une routine de voyage ?
Quand j’entre dans une maison et que l’on me la fait visiter, je commence par saluer toutes les pièces. « Alors ici, c’est la cuisine ! » « Enchantée, cuisine ! ». Si je compte rester sur place plus de 48 heures, je déballe mon sac, je plie mes vêtements, j’occupe l’espace. Clairement, je suis chez moi. Les aux revoirs n’ont rien de tragique depuis que je dis systématiquement « À tantôt », puisque c’est tant tôt que l’on se reverra.

Un voyage au quotidien ?
Prendre un livre entre ses mains.

Une superstition enfouie tout au fond d’un bagage ?
Simplement, une petite statuette de Bouddha en fonte, afin de voyager léger.

Une affection spéciale pour l’un des cardinaux ?
Un jour, on m’a dit que j’avais perdu le Nord, alors j’ai tenté de le retrouver. Finalement, il n’était qu’au bout d’une boussole, même s’il est vrai que l’on le décline sous plusieurs angles. J’ai retrouvé le Nord, mais heureusement, je n’ai pas retrouvé la carte. Depuis, je ne rêve plus de tours du monde, mais de péripathéties circumpolaires…

Un objet très chéri au creux du sac à dos ?
Un bouchon de liège sur lequel il est écrit « Une passion et des hommes »

Et l’auteur adoré que vous emportez volontiers ?
Hermann Hesse, pour ses parcours initiatiques : parfois il est mon père, parfois il est mon amant. Son parcours me rappelle que la folie est parfois l’issue la plus raisonnable, beaucoup plus raisonnable que d’endosser une guerre, que de s’y complaire, que d’accepter l’injustice et les ordres barbares.

L’état d’esprit en faisant la valise ?
Je soumets au volume de mon humble demeure : 50 litres, pas un de plus. J’allège mon coeur de mes soucis. Je laisse derrière des souvenirs et des bouts d’Histoire. J’accepte d’oublier sans doute quelque chose d’important derrière, et que j’y survivrai.

Et comment voyagerez-vous à vos 80 ans ?
À pied, comme Doris « Granny D » Haddock. Ou en pickup comme Ella Maillart. Certainement en camping comme Alexandra. Mais pas à poil comme Nans Thomassey…

Un mode de déplacement préféré ?
L’auto-stop : une rencontre fugace, fuyante, un arrêt sur image, une personne improbable, la gentillesse aléatoire, des langues inconnues, des présents bouleversants, des confidences, des gens difficiles, des quotidiens variés, des professions inavouables, des immigrants, des minorités, des luttes, des facilités, des véhicules impromptus, le voyage, en stop-motion.